Victoires sur les patois.
Le langage est toujours, à côté
de l'expression de la pensée, critère subtil
et délicat des degrés divers du développement
des peuples et même celui des conditions particulières
de vie de certaines collectivités. Depuis un siècle,
on s'est mis, ici et là, non seulement à pousser
l'analyse de la linguistique en général, mais
à recueillir les vestiges d'anciens idiomes régionaux
ou locaux, parfois empreints du plus délicieux archaïsme.
Le mot patois venant de paë ou pa pour pays et de thios,
tudesque, paraît être né dans la vieille
France pour désigner l'idiome usité dans les
provinces limitrophes de l'Allemagne. D'autres le dérivent
par corruption de patrois, patrius sermo, et font observer
qu'il s'employait autrefois pour langage, jargon.
La conquête romaine et l'invasion franque ajoutent d'abord
à la diversité des trois dialectes différents
qui au temps de César se partagent la Gaule. Plus tard,
l'on distingue, séparées par le cours de la
Loire, la langue d'oc et la langue d'oïl sous chacune
desquelles divers idiomes subiront des influences géographiques
et politiques. En suite de la prédominance de la langue
d'oïl et de la perte par le Midi de sa nationalité,
la consolidation du pouvoir monarchique entre les mains des
anciens comtes de Paris favorise l'essor du dialecte de l'Ile
de France, d'abord un patois comme les autres, mais qui va
devenir langue nationale en condamnant ceux-ci à un
rôle subalterne.
II se passe un phénomène à peu près
analogue dans de nombreuses régions, les langues principales,
quelquefois nationales, ayant été à l'origine
de pittoresques patois qui en supplantent d'autres sous des
influences géographiques, ethniques ou politiques.
En France, en 1790, il existe trente patois. La Convention
décrète qu'il sera établi des instituteurs
primaires pour enseigner le français dans les départements,
notamment en Bretagne et en Alsace où il est le moins
répandu, six millions de Français ignorant encore
le français !
Une population à part.
Le patois neuchâtelois fait longtemps
de notre peuple minuscule une population à part, si
à part qu'aujourd'hui il est difficile de déchiffrer
l'étrange langage populaire de nos ancêtres.
Ce langage n'a ni grammaire, ni règles de prononciation.
Il subit les caprices d'usages locaux et ne se prête
guère à l'écriture, encore moins à
la littérature. La Révolution française,
à tendance de nivellement linguistique au profit du
français sur sol français, n'a pas eu, hors
frontières, que de profondes répercussions d'ordre
politique. C'est elle qui donne, par exemple, un premier coup
de massue au patois neuchâtelois encore assez vivace
à côté du français seul enseigné
dans nos écoles. Les patriotes du temps font, en effet,
de l'abolition de notre idiome, un de leurs articles de foi.
Dès lors, on ne parlera plus guère notre patois
que pour s'exprimer familièrement dans les campagnes
ou tout au plus dans certaines assemblées communales.
Dans les générales de Bourgeoisie, seul le français
est en usage. II y eut une assez curieuse période de
transition durant laquelle nos notables mélangeaient,
dans leurs discours, pour se faire comprendre, le patois au
français...
Les peuples, - Lacustres, Celtes, Romains, Burgondes, - qui
se sont succédé sur notre sol, y ont tous laissé
quelque chose au point de vue linguistique. La décomposition
du latin, des influences françaises et germaniques
plus récentes ont laissé dans notre patois des
vestiges reconnaissables.
A vrai dire, nous n'avions pas qu'un patois, nous avions de
charmants patois qui variaient singulièrement de La
Sagne à Valangin, du Val-de-Ruz à la Béroche,
du Vignoble à la Montagne et même d'une localité
à l'autre. Dans une étude : Die romanischen
Mundarten der Sudwestschweiz, parue à Berlin en 1874,
Franz Haefelin distingue cinq types de patois chez nous, celui
de Lignières ou du littoral Est, celui du Val-de-Ruz,
celui des Montagnes, celui du Val-de-Travers et celui de la
Béroche. On raconte même que jadis, un homme
d'affaires du Val-de-Ruz reconnaissait d'avance à leur
parler ses clients bavardant dans son antichambre «Écoute,
c'est un Savagnier qui parle. A présent, c'est un Dombresson.
Voici maintenant un Saint-Martin qui répond »
! Un recueil, le Patois neuchâtelois contient divers
morceaux de prose et de vers et d'assez nombreux textes réunis
grâce à un comité du patois dont faisaient
partie le greffier du Tribunal de Neuchâtel, Ch.-Eug.
Tissot, le pasteur Paul Buchenel, Oscar Huguenin, le notaire
et arpenteur Henri-Louis Otz, Lucien Landry, négociant
et Alexis Dardel, commerçant à Saint-Blaise.
Le Conseil d'État avait voté, en 1894, une allocation
de 200 francs pour faciliter la parution de cet ouvrage mis
au point par Fritz Chabloz, ancien instituteur né à
la Béroche.
D'une enquête de ces Messieurs à ce moment-là,
il résultait que peu de Neuchâtelois - et tous
âgés - parlaient encore le patois. I1 s'en trouvait
encore 10 à Fresens, 8 à Montalchez, 11 aux
Prises de Saint-Aubin et Gorgier, 3 à Gorgier, 10 au
Pâquier, 5 aux Bayards, 10 à La Sagne, 6 à
La Chaux-de-Fonds et quelques rares personnes isolées
à Peseux, Corcelles-Cormondrèche, Auvernier,
Boudry, Neuchâtel, Saint-Blaise, Dombresson, Cernier,
Travers, Couvet, Fleurier, ainsi qu'à La Brévine
et aux Brenets. Aujourd'hui, personne ne parle plus notre
ancien patois. Quelques-uns s'y sont initiés par plaisir
ou curiosité ; ils en récitent des morceaux
appris par caeur pour amuser autrui. Un temps la Feuille d'Avis
des Montagnes s'était ingéniée à
vulgariser certains contextes de ce vieil idiome régional.
Ajoutons que l'on avait édité aussi, en 1858,
un Glossaire Neuchâtelois ou fautes de langages corrigées
que le Collège de Neuchâtel distribuait volontiers
comme prix, si j'en juge par l'exemplaire officiel décerné
à Adolphe Petitpierre, en 1860.
femmes neuchâteloises
Échantillons de notre vieux parler.
Vous savez assez comme cela me fait chagrin
de voir comment notre vieux patois s'en va se disait, par
exemple, au Val-de-Ruz : « Vo sâté pru
qmè è m'porte grau l'in-ne d'vair qmè
noûtre villhe patoi s'è va ». Le mouchoir
de poche était le « motcheur de nâ ».
On disait aussi, non sans esprit, Après la mort, le
médecin, «Après la mort, le maidge»,
Personne ne se croit laid, « Nion ne se crè pouè
». A père avare, fils qui dissipe, « A
père avarcheux, boueube que dékpeuille ».
A La Sagne, on dit Qui s'en prend s'en sent, « Que s'â
prâ, s'â sâ ». A la Béroche,
balai neuf balaie toujours bien, s'exprimait par « remasse
neûva ècove - llhe adi bin ».
Au comité nommé par la Société
cantonale d'histoire en 1892, d'autres collaborateurs étaient
venus se joindre, en particulier Louis Favre, Célestin
Michelin, pasteur aux Bayards, Louis Perrin, ancien pasteur
à Môtiers, Jean-Pierre, Charles et Auguste Porret,
tous trois instituteurs, et surtout Alphonse Pierrehumbert,
pêcheur à Chez-le-Bart et Georges Quinche, notaire
et ancien lieutenant civil de Valangin, qui parlait et écrivait
le patois comme le français. C'était là
talent précieux pour la reconstitution, la traduction
de vieux récits, de dictons, de chansons ou d'anecdotes.
On a donc pu restituer un assez riche ensemble de morceaux,
la Saboulée des Bourguignons, la Rose de la Béroche,
Bonne Guillemette de Vergy, Méchante Isabelle de Challant,
la duchesse de Nemours ou des adresses aux divers rois de
Prusse. D'autres pièces, comme les paraboles de l'enfant
prodigue, des vignerons ou de l'ivraie et du bon grain, de
même que des fables de La Fontaine en prose du terroir,
des dialogues, toasts, fragments ou plaisanteries légères
sur les gens du Haut et du Bas, sont pleines de charme. En
patois, nous ont été conservées aussi
de courtes satires sur la difficulté que les femmes
avaient de garder les secrets, sur certaines brouilleries,
noces, enterrements, prouesses, poissons d'avril ou sur la
mode d'autrefois. Ces textes tiennent enclos un souffle naïf
et délicieux, qui, lorsque l'on feuillette ces pages,
vous monte au visage comme de fraîches bouffées
de parfum.
Au Val-de-Travers, il existait un remède pour les maux
de dents qui ne manquait pas d'originalité : Prenez
une pomme ; mettez-la dans votre bouche ; tournez le dos au
feu ; restez là jusqu'à ce que la pomme soit
cuite : vous n'aurez plus mal aux dents. « Prêté
ena ponmâ ; bouété-la dé voûtra
gordge ; viré lo doû u foû ; resté
linque djanqu'a cek' la ponma seie coûte ; vo n'éré
pui mâ i dé ».
Avant que cet idiome horrible et charmant ne disparaisse,
nos ancêtres campagnards avaient porté des anglaises,
devenues paletos, tandis que les messieurs de la ville se
drapaient de redingotes appelées soubises. Nos bons
vignerons et nos paysans se vêtaient d'habits en grisette
ou de milaine doublés de futaine. Tandis que le bonnet
d'homme était de laine, le haut de forme était
de castor. En 1828, des chemises plissées remplacent
assez généralement les devant-blancs et les
jabots. Les garçons aux grands cols rabattus de bonne
toile de ménage n'étaient affublés de
cols droits montants jusqu'aux oreilles qu'à partir
de leur première communion. On disait couramment qu'ainsi,
avec de larges cols et des bretelles, ils avaient la clé
des jupons : « Dinse avoui on lardze col et dâè
bredala, no z - avi la kyâ dâè godilion
».
Quant aux dames, elles savaient mieux se vêtir que nombre
de charmeuses de notre époque. « Por le damè,
le savan rudo mê se vti et s'atifâ que voui !
» Dès le printemps, elles ornent leur nuque d'une
bayadère de soie ou de laine de couleur vive, en hiver
d'un boa noir ou brun. Elles vont parfois aussi le cou, les
épaules, le haut de la gorge et les bras nus et portent
des colliers de perles de jais ou d'ambre, tandis qu'autour
de la taille s'enrouleront des ceintures à boucle de
soie moirée. Après avoir coupé, comme
de nos jours, leurs cheveux à la Titus, elles s'étaient
assagies et avaient adopté, - puissent nos femmes faire
de même, - la mode très belle de longues tresses
tordues sur la tête avec un peigne en corne tout garni
de brillants, ce qui était très beau à
voir! « le damè avan prâè la mouda
grô bala d'avâè dâè longze
tresse tordia invortollhîe dsu la tîta, avoui
on pigno in corno to crapi de brillian cin qu'êtâè
grô bî a vâèr »...
Souvent leur chapeau de bergère s'orne d'une marguerite
blanche, d'un coquelicot ou de simples aigrettes faites d'un
épi d'orge, de blé ou d'avoine.
Et voici le thème d'une conversation d'une mère
et de son jeune fils élevé dans les bons préceptes,
remontant le Vallon en apercevant Couvet, venant de Travers
:
- Mère, ê-ço Jérusâlem, linque?
- Na, c' ê Covè.
- Hèlâ, mon Thé! mère, que lo mondo
è porè gran !