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Depuis
des semaines on attendait celui qu'on appelait le commandant Bourquin.
Il n'était bruit que de l'armée qu'il préparait
dans les cantons de Vaud et de Genève. L’imagination populaire
était montée à tel point qu’on accueillait
sans sourciller les chiffres les plus invraisemblables, deux, trois
mille hommes, avec du canon, même de la cavalerie depuis qu'il
s'était emparé par surprise, le 13 septembre, comme l'on
sait du château de Neuchâtel, malgré sa garnison
commandée par M. le colonel de Pourtalès, malgré
les armes de l'arsenal et son artillerie; on connaissait sa force herculéenne,
son adresse dans le maniement des armes et on le croyait capable des
coups d'audace les plus extraordinaires.Bourquin lui-même se flattait
d'entraîner à sa suite une foule d'adhérents pour
réparer son échec et sa capitulation devant les troupes
fédérales, dont il semblait ne tenir plus aucun compte.
II n'y avait pourtant pas si longtemps que ces troupes d'occupation
nous avaient quittés. Je vois encore ces soldats d'infanterie
bernoise, aux uniformes bleu de ciel, aux larges buffleteries blanches,
qui se réunissaient en compagnie chaque jour pour l'appel et
pour quelques manœuvres et qui, lorsque le raisin fut mûr,
eux qui n'avaient jamais vu de vignes,
ne pouvaient résister à la séduction de ces belles
grappes dorées qui brillaient au soleil entre les feuilles. Les
brevards se déclarant impuissants à défendre la
récolte contre ces étourneaux d'un nouveau genre, on transféra
nos confédérés à la montagne et au Val-de-Travers
jusqu'au moment où ils furent licenciés.
Dès lors, l'hiver était venu, avec ses loisirs et les
longues veillées passées dans les cuisines, près
du feu, ou dans les cabarets. Le vin nouveau, surtout l'absinthe qui
fermentait, déliait les langues; les têtes s'échauffaient
aux récits de ceux qui avaient pris leur part de l'expédition
du château et qui désiraient reparaître en vainqueurs
à Neuchâtel. Les projets les plus extravagants étaient
émis, aussi bien dans le domaine militaire que dans celui plus
ardu de l'organisation du pays et des changements à apporter
dans le gouvernement et les attributions des communes. A peine se souvenait?on
que, moins de deux ans auparavant, un phénomène extraordinaire,
le lac gelé d'outre en outre, en février 1830, par un
froid excessif, avait frappé les esprits et fait un nom à
ceux qui l'avaient traversé, donnant ainsi une haute idée
de leur audace.
Alphonse
Bourquin à Boudry (suite2)
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