Dans sa Description de la Principauté de Neuchâtel
et Valangin, imprimée à Besançon en 1693,
Abram Amiet
mentionne dans le voisinage de Boudry
« des montagnes où l’on trouve des mines
d’or, et précise plus loin cette indication en
désignant la Clusette comme le lieu où des pailles
d’or provenant de sources environnantes viennent tomber
dans l’Areuse.
Il ajoute que quelques alchimistes en retirent pour plus de
quatre francs par jour. Ici, comme dans la plus grande partie
de son opuscule, Amiet n’a fait que reproduire, en l’abrégeant,
un écrit antérieur, dont il existe à la
Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel une copie
portant la date de 1687 et le nom de François Gallandre
et que, pour cette raison, on connaît généralement
sous le nom de manuscrit Gallandre. Dans ce manuscrit, le passage
concernant l’or de la Clusette est ainsi conçu
:
Au pied de la forteresse et passage de la Clusette et du prédit
village de Brod dessous, il ce trouve des pailles du fin or
qui tombent dedans la rivière d’Areuza depuis les
sources des mines d’or qu’il y a d’un coté
et d’autre de la rivière, lesquels mine jettent
leurs fleurs la veille de St-Jean par chaque an, comme tiennent
les Alguimistes et maistre minares ; il s’est trouvé
des maistres qui savent la science et art de séparer
la fleur dans le sable, qui en ont tiré par jour pour
plus de quatre franc caillons.
On n’a pas pris au sérieux jusqu’ici ces
assertions, qu’aucune découverte scientifique n’est
venue appuyer. On aurait cependant tort d’en chercher
la source uniquement dans l’imagination fertile d’un
auteur préoccupé de donner quelque relief à
sa description de notre pays. Il est certain que la croyance
à l’existence de l’or dans l’Areuse
ou aux environs remonte bien au delà du XVIIe siècle,
et il ne sera peut-être pas sans intérêt
de mettre sous les yeux de nos lecteurs des documents qui établissent
la présence de chercheurs d’or chez nous dès
le XVe siècle, et même l’organisation au
XVIe siècle d’une exploitation, à la vérité
peu rémunératrice.
Le premier en date de ces documents est une concession accordée
en 1470 par Rodolphe de Hochberg à un mineur étranger,
nommé de Stinner, pour « pêcher, laver et
cribler l’or et les pailles » qu’il trouverait
dans l’Areuse, et à la mine dite de Boudry. Les
termes employés indiquent qu’il s’agissait
essentiellement de travaux d’orpaillage. Le concessionnaire
devait apporter chaque semaine à Neuchâtel l’or
recueilli par lui ou par ses ouvriers et un prélèvement
de la dixième partie était réservé
en faveur du souverain. Nous n’avons aucun renseignement
sur ce que furent les résultats pratiques de cette entreprise,
mais il est permis de présumer qu’ils ne furent
pas brillants.
Ce n’est que près de cent ans plus tard, en 1563,
qu’il est de nouveau question de l’or de l’Areuse,
et cette fois d’une façon beaucoup plus explicite,
dans un examen de témoins fait en cour de justice de
Boudry. Les motifs de l’enquête, ordonnée
par le gouverneur du comté, ne sont pas indiqués
dans la pièce, mais on peut vraisemblablement supposer
que les chercheurs d’or qui y sont mentionnés avaient
entrepris leurs travaux sans concession régulière,
et qu’il s’agissait d’établir et de
sauvegarder les droits du souverain.
Le point le plus important qui ressort de ce document, c’est
qu’un certain maître Jean, dit le mineur, pratiquait
méthodiquement la recherche de l’or dans le bassin
de l’Areuse et y employait aussi des ouvriers, qui logeaient
à Boudry. L’hôte de ces derniers, Claude
Amyet, chargé pendant quelque temps de la paye, allait
les voir travailler et affirme qu’ils retiraient «
assez suffisamment » de métal précieux.
Il donne le nom de l»’esprouveur » qui fondait
les lingots (billonnets) et assure en avoir tenu lui-même
qui étaient de la grosseur d’une fève et
de forme allongée. Maître Jean achetait aussi ou
faisait acheter l’or que cherchaient pour leur compte
maître Guillaume et deux autres personnages, Pierre Nerdot
et Jacques Bryde, qui fournissent des indications détaillées
sur l’importance de leurs trouvailles. D’après
la déposition de Jacques Bryde, maître Guillaume
et lui auraient en particulier vendu pour quatre écus
d’or à un doreur de Neuchâtel.
Les gisements aurifères de l’Areuse ne rappelaient
que de fort loin ceux du Transvaal ou du Klondyke. Aussi maître
Jean et ses acolytes finirent-ils sans doute par trouver que
le jeu ne valait pas la chandelle et abandonnèrent-ils
d’autant que la mine de plus volontiers les recherches
que la seigneurie semblait vouloir réclamer sa part des
maigres bénéfices. Ce qui est certain, c’est
qu’en 1648 on parait avoir complètement oublié
les précédentes tentatives d’exploitation
et Brot est signalée au prince par les autorités
elles-mêmes comme une entreprise méritant qu’on
y consacre quelques milliers de francs.
Henri II ne voulait engager son argent qu’à bon
escient. L’affaire n’eut pas de suite et les documents
officiels ne parlent plus dès cette époque des
mines d’or de l’Areuse. Cela ne signifie point qu’elles
aient cessé de hanter l’imagination des habitants
de la contrée ni qu’on ait renoncé si tôt
à leur demander la fortune. M. Auguste Dubois nous assure
que, d’après la tradition, il y avait encore au
XVIIIe siècle quelques orpailleurs qui vivaient chétivement
de l’exploitation du métal qu’ils recueillaient
en lavant les sables de l’Areuse.
Ils affirment que la nature même des roches que traverse
l’Areuse exclut toute possibilité de formation
aurifère. M. Louis Favre a consulté à ce
sujet une autorité d’une compétence reconnue,
M. Maurice de Tribolet, et voici en quels termes s’exprime
l’éminent professeur dans la réponse qui
nous a été communiquée :
« On peut carrément dire, sans crainte d’erreur,
que les conditions géologiques du canton s’opposent
à ce qu’on y ait jamais trouvé de l’or,
lequel, partout où on le rencontre, est lié (ou
associé) à des minéraux et à des
roches inconnues chez nous. Il ne peut s’agir, très
probablement, que de la pyrite ou sulfure de fer (FeSo), qui,
souvent, présente un éclat et une couleur permettant
de la confondre avec l’or natif. La pyrite est quelquefois
aurifère, mais il me paraît difficile qu’on
l’ait jamais rencontrée chez nous en quantité
suffisante pour permettre d’en extraire le métal
précieux. »
Nous n’avons pas la prétention de donner la solution
du problème et nous laissons aux personnes compétentes
le soin de l’élucider.