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Une histoire de fous,fous,fous furieux...

UNE DEFILEE(1)



Les enchères finies, chacun se dispersa de son côté, mais les autorités de Cortaillod et de Boudry firent un détour au pied de la montagne pour explorer les abords d’une maisonnette abandonnée et déjà délabrée qu’on distinguait à peine au milieu des sapins et des broussailles.
Naguère, elle était habitée par un original, bûcheron de son métier, nommé Veillard, qui, depuis des années, s’était retiré dans cette solitude forestière, et que beaucoup de gens appelaient « l’homme des bois ». Il avait construit lui-même sa cabane, auprès d’une source, chose rare le long du pied de la montagne ; les métairies qui y sont dispersées ne le savent que trop. Il l’avait pourvue des ustensiles et des meubles les plus indispensables et s’était créé un jardin où il cultivait des légumes et des fruits pour son entretien. On le voyait rarement et seulement lorsqu’il venait renouveler ses provisions dans les villages voisins, vendre les Fruits des bois, des balais, des baies de genièvre, de la térébenthine, des grives, des gélinottes, des bécasses prises au lacet, et encore faisait-il ces excursions le soir, et à la dérobée. On l’employait à façonner le bois des coupes et à glisser par la lequeta(2) les sapins abattus sur le haut de la montagne. Bien qu’il fût communier de Cortaillod, cet homme avait réussi à se donner les allures furtives d’un demi?sauvage, n’ayant d’autre société que sa chèvre, les blaireaux, les écureuils, les martes, les engoulevents, les oiseaux de nuit, les renards dont il recevait parfois la visite Aussi quand, par hasard, les enfants, qui le craignaient, venaient le rencontrer, avec ses loques grises, sa barbe noire, sa chevelure inculte, se sauvaient-ils à toutes jambes en criant : « l'homme des bois, l’homme des bois ! ».
Le produit de son travail ne suffisait pas toujours à son entretien ; aucune loi ne régissait ces vastes espaces où les arbres poussaient à leur guise sous la seule sauvegarde de la libre nature ; point de forestier, les gardes-champêtres étaient à peu près inconnus ; ils n’apparaissaient momentanément qu’à l’époque de la maturité du raisin, sous la forme de brévards qui se contentaient, lorsque le temps ne les engageait pas à faire leur ronde sur les chemins des vignes, de tirer un coup de fusil par acquit de conscience, avant d’aller ronfler dans leur lit. Certaines communes riches faisaient à leurs ressortissants des répartitions de bois si copieuses, qu’elles dépassaient leurs besoins et qu’ils en revendaient une partie aux habitants. Lorsqu’un propriétaire influent demandait du bois à la Commune, sous prétexte de réparer sa demeure, ou de construire un hangar, une remise, on le lui accordait gratis ou pour un prix dérisoire. Parfois ce bois était revendu, au grand scandale des communiers pauvres, exclus de ces largesses et qui cherchaient à se récupérer d’une autre façon soit par des pirateries nocturnes, ou des escamotages sournoisement exécutés. La tentation est grande, en effet, de couper de quoi faire les montants d’une échelle, un joug, le timon d’un char à bœuf, des manches d’outils. Veillard enlevait adroitement dans les taillis les jeunes sapins, non pour la fourniture clandestine des arbres de Noël, dont la coutume ne s’était pas encore introduite chez nous, mais pour les revendre sous forme de perches de haricots. Il en avait détruit des milliers lorsqu’on voulut bien s’apercevoir de ses ravages, qui n’étaient un mystère pour personne ; la maréchaussée, mise à ses trousses, l’appréhenda au corps, et il fut écroué dans le château de Boudry.
—Voilà la cabane de Veillard, dit un des gouverneurs de Cortaillod ; vous l’avez vu sans doute, justicier Udriet, que devient-il dans sa prison ?
—Si vous avez vu un renard pris dans une trappe, c’est Veillard privé de la liberté. Il n’est pas fier, et se meurt d’ennui, tant il a besoin de grand air, de mouvement, de voir des arbres, de respirer le vent de la montagne. Il étouffe dans son étroite cellule.
—Son procès avance-t-il ? On n’en parle pas ; a-t-on découvert d’autres délits ?
—Rien de plus que ce que vous savez.
—Si on arrêtait tous les voleurs de bois de la Juridiction, le château de Boudry ne pourrait les loger.
—C’est possible, d’autant plus qu’il ne contient que quatre ou cinq cellules. Mais on ne peut arrêter que ceux qui sont pris sur le fait, et il faut encore des témoins.
—A quoi sera-t-il condamné ?
—Peuh ! c’est selon, probablement aux verges.
—Ce serait bien sévère à l’égard d’un malheureux vivant en dehors de la société et qui ne croyait pas commettre une mauvaise action.
—On l’avait averti, c’était un voleur incorrigible, qui empêchait le reboisement en s’attaquant aux jeunes arbres qu’il sciait à moitié, par le pied, pour les faire périr, et qu’il coupait sans miséricorde quand ils étaient secs. Il faut faire un exemple, sinon nos forêts seront livrées au pillage.
—Regardez cette montagne, où les arbres sont si serrés du haut jusqu’au bas, songez au bois qu’on laisse perdre par incurie, ou parce qu’il a peu de valeur ; ce que Veillard a pris est une quantité imperceptible.
—D’accord, s’il avait commis ces dégâts au haut de la montagne. Mais c’est le bas qu’il ravageait, la partie accessible où le bois a de la valeur, où nous avons ouvert des chemins de dévestiture ; voilà ce qui aggrave son cas. Il poussait au mal ces étrangers qu’attirent nos fabriques d’indiennes et qui vont nous déborder, ces habitants qui deviennent toujours plus nombreux. Ils prétendront bientôt avoir leur part des biens communaux qui sont à nous ; je vous dis qu’il convient d’établir nettement les situations et d’imprimer le respect de la propriété D’ailleurs, cinquante coups de verge, ce n’est pas une affaire ; on l’exemptera de l’exposition au carcan.
Ils arrivaient en ce moment à la lisière des forêts, et tout à coup s’ouvrit devant eux la belle campagne lumineuse et cultivée de Perreux, D’où la vue domine une grande partie du vignoble jusqu’à Neuchâtel. Laissons nos notables suivre le sentier qui les conduira jusqu’à la maison de ville, où le lièvre est déjà dans la marmite et où un bon souper les attend. Une semaine plus tard, un matin, pendant la récitation du catéchisme d’Ostervald, qui avait bien ses mérites, on vint nous dire à l’école que nous avions congé jusqu’à midi, parce qu’on allait fouetter Veillard.
Echapper à la récitation de la grammaire de Fournier, quelle aubaine ! et voir fouetter Veillard, l’homme des bois ! Chacun en tressaillait d’aise. Livres, cahiers, plumes d’oie sont lancés dans les boulins(3) des longues tables, et nous courons du côté du château en nous bousculant et en criant : « iou, iou, on va gibler l’homme des bois ! »
Un lugubre cortège, précédé de deux gendarmes, sortait déjà de la cour du château et descendait vers la porte Vermondins. L’exécution de la sentence se faisait d’ordinaire dans la ville, que le condamné devait parcourir d’un bout à l’autre en s’arrêtant sous chaque réverbère pour recevoir dix coups. Ceci nous renseigne sur l’éclairage, chose rare alors, et qui était dû à la dotation d’un bourgeois généreux, nommé Verdonnet, qui avait fait fortune à l’étranger. Toutes les fenêtres étaient garnies de têtes qui s’avançaient pour mieux voir.
Veillard, trapu, barbu, ses cheveux noirs tombant sur sa figure farouche marchait tête nue, les yeux baissés, les mains liées sur les reins par une corde que tenait le valet du bourreau. On avait déchiré sa chemise pour mettre à nu son dos, et passé ses bras dans les manches de sa veste de milaine appliquée sur sa poitrine. Après le valet, qui portait dans sa main droite la verge formée d’un faisceau de longs brins de bouleau, venaient deux hommes superbes, grands et forts, coiffés d’un tricorne militaire très haut et revêtus d’un long manteau bleu foncé à collet galonné d’argent. L’un était le bourreau Steinmeyer, l’autre le grand sautier Baillot, portant le sceptre à pomme d’argent. Dans la foule qui les entourait, les femmes étaient de beaucoup les plus nombreuses et les plus hardies chacune tenait un marmot sur le bras et en avait d’autres suspendus à ses jupons.
Boute vaë le bé doù, disait l’une, el est deveni gras qu’met on tasson u tsaté.
Damadze bin ! e n’a rè faë tot l’heuver que baëre et m’dzi, c’tu lâr.
Subahia sé va rélâ ? Quaësi?vo qu’on pouisse l’oyï.(4)

—Que la sentence de la justice reçoive son exécution dit le grand sautier en élevant son sceptre.
Aussitôt, la verge s’abattit sur ce dos nu, qu’admiraient les commères sur ces chairs rosées qui frémirent au contact des brins de bouleau, sifflant dans l’air comme des aiguilles d’acier et que l’exécuteur maniait avec d’amples balancements de bras sur un rythme lent et mesuré. Après ces dix coups, le dos et les épaules étaient zébrés de fines lignes sanglantes entrecroisées.
A la vue du sang, les femmes les plus hardies devinrent sérieuses ; elles serraient avec crainte leur marmot sur leur poitrine, et regardaient hébétées cette chose horrible.
A la dernière halte quand la terrible verge s’abattit de nouveau sur les chairs saignantes et meurtries, maculées de caillots noirs, la douleur fut si aiguë que Veillard, crispé sous cette torture atroce, fit un effort désespéré pour rompre ses liens et poussa une clameur qui nous fit reculer d’effroi.
—Enfants, souvenez-vous !
Cette voix lamentable, chevrotante d’angoisse, de sanglots contenus, de honte et d’impuissance, vibre encore à mes oreilles après soixante années. Il n’était pas besoin de me tirer les oreilles comme au sommet de la montagne pour graver cela dans ma mémoire.
To pari, disaient les femmes dans leur humeur changeante, por quoqués verdzés de favés, évoua dinse c’ tu poure diabe ! L’est poret du rude !
Lé vrai qu’el est mau aloyi. Ora, e faut le pélehyî pieut de quiandze dsors por le gari.(5)

Telles étaient les scènes qu’on exposait à nos regards dans notre enfance ; on croyait par là nous inspirer l’horreur du vice et nous mettre en garde contre la tentation de mal faire. Mais nous en étions si peu touchés que les jours qui suivaient les exécutions, notre divertissement préféré consistait à les répéter avec une fidélité scrupuleuse. Le jeu du voleur nous fournissait tous les éléments d’un drame où les gendarmes, les justiciers, le beau Steinmeyer et le malfaiteur avaient chacun leur rôle. Chacun voulait être à son tour voleur et bourreau ; c’était ce qui flattait le plus notre vanité. Et puis nous y trouvions pour nos leçons de grammaire, des exemples très avantageux, établissant la différence entre les verbes actifs et les verbes passifs : l’exécuteur frappe : actif ; le voleur est frappé : passif ; c’était d’une clarté indiscutable et Fournier pouvait être satisfait.
Si j’ai abusé de votre patience en faisant revivre une parcelle d’un temps qui vous paraît lointain, mon intention n’est pas de conclure par des comparaisons humiliantes pour nos pères. Sans doute, une foule de choses ont disparu et nous ne les regrettons pas : les gibets, le bourreau, les bourgeoisies avec leurs privilèges et leur esprit de clocher, les corvées, le patois, les chandelles de suif, les grammaires de Fournier, de Noël et Chapsal, et, j’aime à le croire, les voleurs de bois et les braconniers ; mais, malgré toutes les créations de l’Etat moderne, longues à énumérer, en quoi sommes-nous supérieurs ? Les maîtres-bourgeois de 1834 seraient fort surpris de voir le monde nouveau qui, en si peu de temps a remplacé l’ancien ; mais en seraient-ils satisfaits ?
Sans affecter l’indifférence des Arabes du désert au milieu des merveilles de Paris, ils nous diraient avec la hardiesse que donne l’exercice de l’autorité : « vous parlez mieux que nous, mais votre écriture n’est pas belle ; vous calculez très bien et vous êtes vêtus avec luxe, mais vous avez des dettes ; vous tenez autrement votre fourchette, mais vous buvez l’absinthe ; vous réglez vos montres de trois sous sur les Allemands, et vos modes d’un jour sur les Français ; vous avez de belles routes, mais plus de bonnes jambes ; vos jeunes gens sentent le tabac et portent des lunettes ; vos filles ont l’aspect de jolies poupées qui ont peur de se salir ; vous n’avez pas aboli les maladies, les soucis, la folie, les crimes ; vos vignes sont dévorées par l’oïdium, le mildiou, le phylloxera et vos personnes par la grippe. Etes-vous meilleurs et plus heureux ? »

1 Délimitation d’une borne à l’autre.
2 Glissoir pour les bois établi dans les forêts de montagne.
3 Les casiers
4— Regardez le beau dos ; il est devenu gras comme un blaireau au château.
— Dommage bien ! Il n’a rien fait tout l’hiver que boire et manger, ce voleur.
— Je m’étonne s’il va crier ? Taisez-vous, qu’on puisse l’entendre.
5 - Également, pour quelques perches de haricots, arranger ainsi ce pauvre diable !
- C’est pourtant rude, c’est vrai qu’il est mal accommodé. Maintenant, il faut le soigner plus de quinze jours pour le guérir.


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