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Je
crois encore entendre la voix désespérée de l'un d'eux hurlant:
- Ils ont pris mon frère, tué Crétin, blessé Louis Grellet;
au nom de Dieu, au secours, allons délivrer nos prisonniers !
Bientôt les sons lugubres du tocsin se mêlent à ces voix qui glacent
le sang dans les veines. Ces cloches, tantôt précipitées, tantôt lentes,
gémissantes, se taisant pour reprendre plus ardentes dans leurs appels
désespérés, font accourir sur la rue ceux même qui s'étaient promis
de se tenir cois. On s'appelle fiévreusement d'une voix haletante, une
nouvelle troupe se forme, se dirige vers Bevaix; ils frémissent d'impatience
belliqueuse.
- Allons les plomber, dit un superbe carabinier achevant de s'équiper,
et marchant fièrement; allons les plomber.
- Vous feriez mieux de rester à votre poste, dit la voix d'un homme
âgé, vous manquez à la consigne.
Peu de minutes après, ils reviennent l'oreille basse, muets, la plupart
sans armes, leurs vêtements déchirés. Ils s'étaient battus contre plus
fort qu'eux; ils avaient vu la guerre, l'ennemi qui tue sans pitié,
la mort, le roi des épouvantements. Ils ne savaient où se cacher; le
beau carabinier s'alla blottir sur le foin, dans notre grange, et y
resta trois jours. On sait que l'ennemi était un bataillon parti de
Neuchâtel, où l'on avait appris l'arrivée de Bourquin. Marchant sans
bruit, cette troupe avait occupé Colombier, Cortaillod, puis Bevaix,
terrifiant, tuant, faisant des arrestations et rentrant en ville vers
le matin avec 56 prisonniers. Cette pointe hardie, rapide, commandée
par les colonels Pettavel et DuPasquier, eut pour effet de paralyser
toute entreprise et de démoraliser ceux qui se leurraient de l'idée
qu'on pourrait surprendre Neuchâtel. Jusqu'au matin, Boudry fut dans
la stupeur; les événements de la nuit auraient paru un rêve affreux
sans le cadavre du jeune Crétin qu'on ramena sur un char couvert d'un
drap blanc, et sans le blessé Grellet, qu'on rapporta sur une civière.
La douleur des parents qui entouraient ce lamentable convoi ne peut
se concevoir. Quant à Bourquin, à son aide-de-camp, à ses volontaires,
qui semblent avoir joué le rôle de comparses dans cette tragédie, tout
avait disparu avec la nuit. Le jour vint éclairer un triste dimanche.
A peine revenait-on des transes d'une nuit sans sommeil, pour se préparer
à aller au culte, qu'on entendit des voix s'écrier:
- Les voici, les voici !
- Qui est-ce qui vient encore ?
- Les bédouins; ils sont aux Esserts,
une tapée; on a vu des chevaux, des canons, nous serons tous massacrés.
On pouvait le croire après les exploits de la nuit.
Alphonse
Bourquin à Boudry (suite9 ) |
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