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Alphonse Bourquin à Boudry (suite2)

le samedi 17 décembre 1831

 
         
  Alphonse Bourquin  

Avec les moyens limités de communication qu'on avait alors, le manque presque absolu de journaux, l'esprit cantonaliste étroit qui régnait sans partage, on pouvait déblatérer à perte de vue sur ce qui se passait chez les voisins, et demeurer cependant bien loin de la vérité. Dans ces moments d'effervescence populaire, c'est la légende qui domine, et il est très curieux de constater avec quelle rapidité les légendes naissent, se propagent et se transmettent. Bourquin avait déjà la sienne, comme plus tard Garibaldi; il était un héros irrésistible, et l'on était persuadé que le gouvernement vaudois fermerait les yeux sur la nouvelle expédition qui se préparait. L'aveuglement était si grand que personne ne faisait la réflexion que ce gouvernement qui, en septembre, avait envoyé à Neuchâtel, avec la meilleure volonté du monde, un superbe bataillon pour se joindre aux Bernois et aux Fribourgeois, devant lesquels Bourquin avait dû capituler et sortir du château, ne le favoriserait pas davantage deux mois plus tard. Tel était l'état des esprits, du moins dans le Vignoble, le samedi 17 décembre. L'air était froid, le ciel sombre, la neige couvrait la terre; chacun restait auprès du poêle; les enfants joyeux songeaient à Noël qui était proche et beaucoup d'hommes inquiets pensaient au loyer et aux intérêts à payer. Vers le soir, on vit soudain deux cavaliers descendre la principale rue de la petite ville. C'était chose si rare que chacun se mit aux fenêtres, ou passa la tête au guichet. L'un portait l'uniforme vert des carabiniers, avec l'épaulette d'or, c'était Alphonse Bourquin; l'autre, son aide de camp se tenant à sa gauche, avait revêtu l'élégant costume des chasseurs à cheval vaudois. Ce dernier était Alexandre Favre; bourgeois de Boudry, pour lors aubergiste à Nyon, mais dont la situation était fort précaire. C'est lui qui, par son second mariage avec une riche héritière anglaise, éprise de sa bonne mine, devint plus tard le baron de Butlar, qui a joué un certain rôle en Suisse dans diverses entreprises, financières. Ces deux hommes seuls, qui chevauchaient lentement, d'un air morne, sans faire grand bruit sur la neige, dans la demi-obscurité du soir, n'eurent pas le don d'éveiller l'enthousiasme. Toutefois un vieux paysan, notre voisin d'en face, qui conduisait ses vaches à la fontaine clama de toutes ses forces: "Vive Bourquin !" en agitant au-dessus de sa tête son bonnet de coton blanc, au moment où le Commandant passa devant lui.
-Veux-te te caëst, b...... de bêta, s'écria d'une voix rogue un autre voisin, è y a baë de quet rêlâ !(1)

(1) Veux-tu te taire, b .... de bête, il y a bien de quoi crier !

Alphonse Bourquin à Boudry (suite3)

 
       
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