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Alphonse Bourquin à Boudry (suite11)

le samedi 17 décembre 1831

 
         
  Alphonse Bourquin  

- Tout cela s'en alla vers Neuchâtel, livré au cahots des ornières, aux heurts du chemin et aux mains brutales de ceux qui nous dépouillaient et nous laissaient sans défense. La seule arme qui restât dans la maison était l'épée de justicier de mon père et un vieil esponton, sorte de pique de deux mètres de longueur, dont s'armaient autrefois les brevards en tournée pendant le jour. Au cours de ces diverses expéditions, nous eûmes à héberger et à loger plusieurs personnages, que je reconnus plus tard avec surprise. En particulier les deux frères X. X.; ils paraissaient fort jeunes, ne portaient pas d'uniforme, et demandaient avec instances, d'une voix de fillette, des chaufferettes sur lesquelles ils se tenaient debout, s'adossant au poêle qu'ils ne quittaient pas, se disant gelés, figés, perclus, rendus. Ils étaient si maigres, si blêmes, qu'ils faisaient pitié. Ma mère leur servait des grogs bouillants pour les ranimer.
- Pauvres enfants, leur disait-elle- n'aurait-on pas pu faire sans vous cette vilaine campagne? On voit bien que ce n'est pas votre métier. Venez manger la soupe pendant qu'elle est chaude.
Un autre soir ce fut M. Auguste de Montmollin, très beau, grand et fort; celui-là n'avait pas froid. Ma mère disait de lui:
" Voilà une belle plante ", et mon père: " È lé d'bouéna lè " (il est d'un bon cépage). Quel coup de dent il donna au souper !
- Tenez, Brossin, disait-il d'une voix gaie et encourageante, en chargeant de rôti et de pommes de terre frites l'assiette d'un vieux compagnon d'armes logé avec lui, approchez-vous de la table, mangez bravement et buvez un bon coup, vous l'avez bien gagné. Barbier et perruquier dans quelque ruelle perdue du chef-lieu, l'honnête Brossin, humble, respectueux, gêné auprès d'un supérieur portant un si grand nom, osait à peine lever les yeux et se servir de sa fourchette. Assis sur le bord de sa chaise, se tenant loin de la table, le dos arrondi formant une sorte de pont entre son siège et son assiette, il semblait à chaque bouchée demander pardon de la liberté grande. Il fallut quelques rasades de 1827 pour donner quelque assurance à ce vassal qui, a l'égard des patriotes, faisait le crâne et les rudoyait de la belle façon. Dans les dernières années de sa vie, M. de Montmollin ne manquait jamais, à chaque rencontre, de me rappeler cet incident, dont il avait gardé un agréable souvenir.
- J'ai logé une fois à Boudry, chez M. votre père, qui nous a bien traités.
- Vous aviez un singulier compagnon, qui n'avait pas la contenance d'un camarade.
- Brossin, n'est-ce pas?
- Oui, le barbier-perruquier. . . - Camarade, ah! non, pas précisément.
Et cette idée l'égayait.

Alphonse Bourquin à Boudry (suite12)

 
       
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