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Ah ! te voilà, vieille canaille, dit un homme en sortant des rangs et
en lui portant sa baïonnette sur la poitrine; je vais te crever le ventre
!
On s'interposa pour empêcher un meurtre. Je n'oublierai pas l'air digne
et calme du vieillard, vêtu d'une longue redingote grise, qui restait
muet sous les coups de crosse. Quel dimanche et quelle consternation
quand cette troupe fut partie du côté de Bevaix pour nettoyer la Béroche
jusqu'à la frontière vaudoise selon l'expression consacrée alors ! On
se demandait ce que feraient à leur retour ces hommes animés de passions
féroces et qui, pourtant, étaient des compatriotes ; personne ne se
sentait plus en sûreté depuis qu'on avait vu les rancunes particulières
se manifester ouvertement sans que les chefs pussent toujours les réprimer.
Vers le soir un voisin vint dire qu'on entendait le canon du côté du
Val-de-Travers. Je courus au lieu appelé " Derrière le Château ", d'où
l'on domine un vaste horizon; il y avait déjà quelques personnes qui
écoutaient avec anxiété ces sourdes détonations. Que se passe-t-il au
Val-de-Travers? se demandait-on. On le sut le lendemain; c'était le
gouverneur de
Pfuel qui canonnait Couvet et nettoyait le Val-de-Travers
avant d'en faire autant à la Chaux-de-Fonds. A son retour de la Béroche,
où elle n'avait rencontré aucune résistance, l'armée royaliste ramenait
en triomphe 50 à 60 prisonniers; liés deux à deux et marchant à la file,
encadrés au milieu des soldats goguenards. Rien de navrant comme ces
hommes attachés à la façon du bétail, marchant tête baissée et l'air
abattu, s'attendant probablement à être fusillés, selon la promesse
charitable faite par ceux qui les conduisaient, et que la présence du
bourreau Steinmeyer, coiffé de son claque, n'était pas pour infirmer.
Quelques jours plus tard, nous fûmes occupés de nouveau par des troupes
chargées de nous désarmer et d'en faire autant à Cortaillod, à Bevaix
jusqu'à la frontière vaudoise. C'était pitié de voir manier ces fusils,
ces belles carabines, même les fusils de chasse; comme des échalas mis
au rebut. Des hommes sans cœur les prenaient par brassées et les entassaient
dans des chars réquisitionnés. Je pleurai quand je vis emporter la carabine
de mon père, avec laquelle il avait percé tous les cartons qui couvraient
une paroi de sa chambre, le fusil de chasse qui avait abattu tant de
lièvres, son sabre de capitaine, son palass, qu'il tenait d'un vieux
capitaine Pomey revenu de Marengo et de la première campagne d'Italie,
et ce vieux couteau de chasse sur la lame duquel on lisait les mots:
"Vivat pandur! " gravés au-dessous de l'effigie d'un cavalier portant
de grandes moustaches et une étrange coiffure.
Alphonse
Bourquin à Boudry (suite11) |
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